Ecrits Lapiz Lazulaires

Le dernier à sauter

7 mai 2007 · Laisser un commentaire

 

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les cours de gymnastique.

La corde qui vous brûle les cuisses quand vous grimpez. Les vestiaires qui sentent la sueur et l’embrocation. Les tapis de mousse qui soulèvent un nuage de poussière lorsqu’on les empile dans un coin du gymnase. Les poteaux de saut en hauteur qu’on fait rouler sur leur base circulaire en fonte pour les disposer près de l’aire de saut.

Vers l’âge de 10 ans, ces poteaux m’intriguaient. J’aimais suivre les graduations portées sur le bois dans un lettrage précis mais rudimentaire. De cinq en cinq, les centimètres s’élevaient vers le ciel ou la voute métallique du gymnase, selon les saisons. Un fil élastique de couleur rouge venait ceinturer les poteaux et tendre dans l’intervalle un défi à franchir.

Commençait alors le défilé des élèves. Rangés en file indienne à quelques pas du sautoir, se serrant et se bousculant, ils jaugeaient l’obstacle d’un coup d’oeil, tantôt décidé, tantôt apeuré, et s’élançaient crânement vers leur destinée. S’ils réussissaient, le moniteur désignait un côté derrière le tapis où ils allaient s’asseoir en compagnie des autres heureux vainqueurs qui se congratulaient en chahutant. S’ils échouaient, s’ils heurtaient le fil d’une jambe ramenée trop lentement, il leur fallait tenter de nouveau leur chance, puis en cas d’échec répété, aller s’asseoir derrière le tapis, du côté opposé aux vainqueurs : du côté des spectateurs.

Car le jeu est cruel, ceux qui ne franchissent pas l’obstacle sont éliminés et restent assis à regarder la fin du concours. De cinq en cinq, l’élastique élève son étreinte le long du poteau, délivrant les uns de l’angoisse de rater, redoublant chez les autres l’excitation de l’épreuve.

Dans les rangs maintenant clairsemés, on prend davantage son temps avant chaque saut. On mesure l’enjeu, on soupèse les conséquences de l’échec : échouer si près du but. Le but, pour les amateurs de performance, c’est de battre son record personnel, aller là où l’on est jamais allé, au delà des 1m15 ou 1m20 qui barraient jusqu’à présent leur horizon. Pour les compétiteurs, le but c’est de rester le dernier debout, tel le gladiateur survivant dans l’arène.

J’aimais par dessus tout disputer le round final, lorsqu’il reste deux ou trois concurrents, encouragés par le reste de leurs camarades déjà éliminés. Comme je faisais partie de la minorité d’enfants prenant leur appel du pied droit, j’étais le plus souvent seul à gauche du sautoir, en face de la file de mes camarades encore en lice. Seul contre tous. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été le dernier à sauter.

A cette époque, le record du monde était de 2m30, détenu par l’américain Dwight Stones. A la fin du concours, il m’arrivait souvent d’examiner les poteaux de plus près. Sur les plus grands, les graduations s’arrêtaient à 1m95, laissant deviner que le poteau culminait à 2 mètres. Pour l’enfant de 10 ans que j’étais, sauter plus de 2 mètres, c’était comme toucher le ciel.

Comment pouvait-on sauter 2m30 alors que les poteaux les plus grands mesuraient seulement 2 mètres ? Il devait y avoir des poteaux de 2m50… Oui, mais alors comment pouvait-on les transporter et les ranger dans un gymnase, alors que nous arrivions déjà difficilement à manoeuvrer les notres ?

Ces questions d’enfant me sont revenues en mémoire quelques 10 ans plus tard, par un dimanche de printemps. Ce jour là, j’ai franchi pour la seule et unique fois, une barre placée à 2 mètres. C’était une compétition interclubs régionale, dans laquelle le classement s’établissait à la place et non à la performance. Pour marquer le maximum de points pour l’équipe, il fallait terminer premier.

Ce jour là, j’ai battu mon record personnel, parce qu’il fallait franchir cette barre pour remporter le concours et faire gagner mon équipe, parce que je réalisais ainsi un rêve d’enfant … mais aussi pour le plaisir secret et enfantin de rester seul en lice… le dernier à sauter.

Catégories : Décathlon · Récits

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