Ecrits Lapiz Lazulaires

Vas, cours, vole … et me venge !

7 mai 2007 · Laisser un commentaire

 Courir – vite – très vite – plus vite.
Courir à en perdre haleine, courir à en perdre la raison. Prendre ses jambes à son cou. Courir comme un dératé. Courir ventre à terre. Rien ne sert de courir… il faut juste arriver à point !

Dans la cour de récréation de l’école primaire, les réputations se font et se défont. Stéphane est le plus adroit aux billes, Frédéric le plus fort à la bagarre, Pascal est le chouchou des filles…

J’étais le plus rapide à la course. Cette hiérarchie jamais écrite, ne faisait l’objet d’aucun concours officiel, ne mobilisait aucun jury. Mais chaque jour où nous jouions aux « gendarmes et aux voleurs », au « loup », à « chat perché », elle se vérifiait. Dans les duels singuliers, dans les courses poursuites interminables qui occupaient nos récréations, chaque jour nous éprouvions nos forces respectives. Chaque jour certains savouraient intimement le plaisir d’avoir rattrappé untel ou untel à la course, accédant ainsi au cercle restreint des enfants les plus véloces.

Le privilège de ceux-ci était, outre l’honneur d’être souvent désignés capitaine d’équipe, de se laisser attrapper de temps en temps, le plus souvent par un camarade qu’ils appréciaient, ce qui valait au poursuivant une joie non feinte et un prestige éphémère.

 

Une de ces parties de « gendarmes… » est restée gravée dans ma mémoire. J’étais dans l’équipe des voleurs. La partie touchait à sa fin car notre situation était désespérée. Lors de notre dernière sortie hors du camp matérialisé par un cercle tracé à la craie, nous n’étions déjà plus que trois. Nous nous étions élancés le coeur battant, chacun dans une direction afin de faire diversion et de tenter de diviser les forces de nos poursuivants. Il fallait parvenir à l’autre extrémité de la cour, sans être touché afin de libérer la chaine de nos camarades retenus prisonniers. Toutes nos tentatives avaient échouées, les chances de réussir s’amenuisaient à mesure qu’à chaque capture, le surnombre des « gendarmes » augmentait.

 

Mais cette nouvelle tentative tourna au fiasco. Christophe, en prenant un virage trop serré, heurta un groupe de filles qui jouaient à l’élastique. Hervé trébucha en tentant le tout pour le tout dans une figure acrobatique pour esquiver deux poursuivants qui tentaient de le prendre en tenaille. Je parvins à rentrer au camp tant bien que mal me mettre à l’abri. Il fallait bien se rendre à l’évidence, j’étais le seul rescapé.

L’équipe adverse s’apprêtait à sonner l’hallali. Les visages affichaient déjà la satisfaction d’une victoire qui ne faisait plus de doute. Les propos se faisaient arrogants, les invectives intimidantes, voire insolentes : « Vas-y ! Qu’est-ce que tu attends ? Sors … si tu peux ! » « Tu fais moins le malin maintenant… ».

 

Dans sa hâte d’en finir, l’équipe des « gendarmes » avait abandonné la défense de champs qui lui avait si bien réussi et ils s’étaient agglutinés devant le camp des voleurs, pour participer à la curée. Ils formaient une ligne de défense difficile à franchir, tant les intervalles étaient courts. Après quelques feintes de départ d’un côté puis de l’autre, je m’élançais en mettant dans le vent deux adversaires aux avant-postes et je prenais de la vitesse en longeant leur ligne de défense tout en cherchant le maillon faible. Cette fois-ci, il n’y avait pas le droit à l’erreur, il n’y aurait pas de seconde chance. La première attaque dans la ligne devait être décisive et faire la différence. J’avais repéré où j’allais passer, là-bas, entre Paul et José, qui ne s’entendaient pas et se rejetteraient mutuellement la faute. Mais d’abord, faire diversion. Engager le regard, la tête et le corps en direction d’un autre point de la défense. Foncer là-bas d’une façon telle, sincère et désespérée, que le rideau de poursuivants viendrait se rabattre comme un filet pour capturer la proie. Mais alors, au dernier moment, sans même un mouvement de tête qui aurait trahi le changement de direction brutal, renverser la vapeur, dissocier le jeu des jambes de celui du tronc, et obliquer dans sa course pour aller prendre l’intervalle entre les écoliers ennemis. Dernière feinte pour rassurer Paul en lui faisant croire que c’est José qui devra aller au contact, et puis une-deux, l’esquive finale, Paul surpris essaye de réagir, mais déjà ses doigts se referment dans le vide.

 

Et puis d’un coup, l’appel du large, le souffle des grands espaces.

Courir le nez au vent, comme un premier de cordée qui ouvre une nouvelle voie, comme un aventurier qui foule une terre promise. Lancer ses bras vers l’avant, tirer sur les coudes, monter les genoux pour allonger la foulée. L’espace d’un instant, le temps se distord, les secondes deviennent fragments d’éternité, suspendus comme la foulée au bon vouloir des forces de gravité. L’imagination se prend à espérer que si l’on pouvait aller encore plus vite, on léviterait …

Se grandir encore, pour avaler tout cet espace ouvert, ce champs laissé libre par des adversaires présomptueux et trop sûrs de leur succès. Mais le souffle haché de la meute des poursuivants qui se rapproche, oblige à reprendre contact avec le réel et le sol qui le matérialise.

 

Là-bas, au bout de l’horizon qui se rapproche à foulées goulues, les camarades « voleurs » hurlent et trépignent d’excitation. Ils s’apprêtaient résignés à terminer la partie sur un échec retentissant et voici que l’incroyable est arrivé. Seul contre tous, voici le dernier des voleurs, qui ne court pas, non ! Qui vole pour les délivrer ! Les enfants enchainés par des paumes moites qui se pressent les unes les autres, ne croyant pas leur chance, amorcent une vague qui ondule et serpente pour établir le contact avec l’émissaire de la liberté. L’unique défenseur resté pour garder la prison, arbore un genou couronné et encore douloureux, qui ne lui laisse aucune chance à la poursuite.

 

Mais il n’est plus question de poursuite. Le but est atteint. Je cherche un point de contact avec la chaine humaine et une fois décidé, je fonce dessus délibéremment.Il n’est plus question de slalomer, mes poursuivants me talonnent de trop près. Le défenseur s’interpose tel un gardien de but pour me capturer, mais déjà ma main a tapé dans la main du dernier chaînon humain, libérant du même coup tous les prisonniers qui s’égayent en criant dans toutes les directions. La cloche sonne la fin de la récréation et salue un succès qui restera dans les mémoires. C’est ainsi que se bâtissent les réputations dans les cours de récréation.

 

Voleurs et gendarmes rentrent dans le rang et s’en vont conjuguer le verbe Vouloir à tous les temps de l’indicatif.

Catégories : Décathlon · Récits

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