Le coup de sifflet déchire l’atmosphère glaciale du vieux gymnase ordonnant aux corps maigrelets de se mettre en ordre et en mouvement, au rythme du pas gymnique. C’est le signal indiquant la rotation et les groupes d’enfants répartis aux différents agrès changent d’appareils.
Je quitte les exercices au sol pour rejoindre les cinq cordes qui tombent des sous-pentes, ondulant mollement tels des serpents assoupis. Il faut se saisir de la corde à bout de bras, sauter et essayer de la coincer à l’aide des jambes et des pieds. Ceux qui parviennent à bloquer la corde entre la maléole d’un pied et la voute plantaire de l’autre, ont des chances de réussir l’ascension. Le relief de la corde s’enfonce dans mes chairs à travers les fines socquettes. Déjà la prise glisse, il faut vite déplacer les mains l’une après l’autre vers le haut, comme des anneaux le long d’une tringle. Tirer sur les bras comme un sonneur de cloche, sauf que ce n’est pas la corde qui descend, mais les fesses qui s’élevent vers les sommets. A la façon des chenilles progressant sur une tige, pieds et mains tachant de faire ventouse tant bien que mal, les enfants montent vers le ciel comme des ballons.
Lorsque la prise de pieds glisse, le corps se crispe, les cuisses tentent d’enserrer la liane et s’enflamment à son contact, bras et épaules se tétanisent dans leurs efforts conjugués pour éviter de retomber dans la fosse aux crocodiles. A trois mètres du sol, la vaste verrière semble répercuter au loin des cris de perroquets et de singes hurleurs. L’altitude est un dépaysement total.
Le corps a trouvé son rythme et semble se couler avec fluidité autour de cette tige torsadée. La tête renversée en arrière, les yeux sont rivés sur le ruban jaune qui indique la hauteur des cinq mètres. Encore trois brassées. La paume des mains chauffe. La main droite se hisse, puis la gauche. Une franche traction, le bassin chaloupe. La pince des pieds est bonne, il faut en profiter. Plus que deux. Dans un élan impérieux, le corps retient sa respiration et se jette dans la dernière ascension. Le geste cafouille, la progression est cahotique, mais au prix d’un mano à mano laborieux, la main droite touche au but. Le corps tout entier tendu par l’effort, enserre la corde, tel le lierre un tronc d’arbre. Les joues viennent se coller contre les mains et le regard, jusque là tendu vers les poutrelles métalliques du gymnase, plonge vers le bas.
Le sol semble s’être soudain dérobé sous mes pieds et repose au fond d’un gouffre. Des silhouettes minuscules s’agitent là en bas et font tanguer le décor que je croyais pourtant bien arrimé. Un frisson parcourt le corps, le ventre gargouille, les fesses se rétractent et un picotement partant de l’anus diffuse vers le sexe qui entre en érection. Le corps pris de vertige se fige comme s’il voulait devenir objet. Le regard tente de se raccrocher aux cimaises qui ont jusque là si bien guidé la montée. Mais le plafond se met lui aussi à ondoyer comme le sol et se fait fuyant. L’oeil vient se river sur les mains qui agrippent la marque jaune pour conjurer le malaise qui m’envahit, incapable que je suis de monter ou descendre. Le sang claque dans les tempes et mon coeur semble s’accélérer sous le coup de l’émotion. C’est la panique. Je ne me suis jamais senti aussi seul au monde, suspendu entre ciel et terre. Des gouttes de transpiration ruissellent dans mon cou, le long de mon dos.
C’est alors que le coup de sifflet retentit. Impérieux et inquisiteur. Mes camarades m’appellent et m’enjoignent de descendre. Déjà certains font mine d’aller rejoindre le saut de cheval. Et ce qui semblait encore impossible quelques secondes auparavant se produit. Relachant son étreinte, le corps s’allanguit et s’allonge vers le bas, glissant le long de la corde comme sur un tobbogan. Comme obéissant à une peur encore plus grande que celle du vide, celle de se faire réprimander, j’entreprend un descente précipitée. Les bras tentent comme ils peuvent de retenir la chute accélérée et l’intérieur des cuisses n’est qu’une brûlure qui va en s’échauffant davantage. C’est au tour des mains de flancher et d’y laisser leur peau. Le sol est assez près maintenant pour pouvoir tout lâcher et se laisser tomber sur les tapis-mousse. Le choc violent de la réception mal contrôlée se propage dans la colonne vertébrale et vient secouer encore davantage les tempes battantes. Ouf ! C’est fini.
Un sentiment de soulagement m’enveloppe, diffusant une sensation de bien être euphorisante qui fait immédiatement baisser la tension. Me voilà rendu à la vie, à la terre ferme. Le vertige qui me tenait prisonnier là-haut, m’a libéré sur parole. Liberté conditionnelle. Lorsqu’on a goûté à cette sensation étonnante où le plaisir se mèle à la peur, où l’on a l’impression de vivre les minutes et les secondes plus intensément, on veut y retourner. On sait instantanément et profondément qu’on n’aura de cesse toute sa vie de retrouver cette émotion intense, comme un oiseau migrateur habité par l’idée du voyage et qui ne peut se résoudre à devenir sédentaire, malgré les risques encourus lors du grand pélerinage.
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