La piste en cendrée sabloneuse portait encore la marque des rigoles d’eau qui s’étaient formées suite aux fortes pluies de la nuit précédente. Le sol était lourd, détrempé, et la lumière matinale de ce mois de février méridional parvenait difficilement à réchauffer l’humidité ambiante qui embuait le stade.
Pourtant le départ de la course était imminent et le moment était venu de quitter le survêtement moite de la transpiration de l’échauffement, pour affronter la fraicheur, en short échancré et maillot débardeur. Aussitôt exposé au froid, par réflexe, le corps s’active : sautillements, montées de genoux, saut groupé, accélérations sur quelques mètres, … Il s’agit de garder la sensation de chaleur dans les muscles, en particulier ceux des jambes, qui ne vont pas tarder à être durement sollicités.
La course qui va avoir lieu n’est pas une compétition officielle, mais un test au cours d’un stage hivernal. Après avoir passé automne et hiver à affuter sa préparation physique et technique, à enchainer les séries pour travailler le foncier, à soulever de la fonte, à répéter bondissements et montées d’escaliers, le moment était venu de prendre un premier chrono, dans des conditions proches de la compétition, c’est à dire avec starting-blocks, départ au pistolet et jury de chronométreurs expérimentés.
Il n’y a pas de pression, pas d’enjeu, pas de public. On est entre camarades de club, partenaires d’entrainement habituels. Mais le destin qui veille est venu apporter son grain de sel, mettant un peu de piquant d’une façon inattendue. Vincent va s’aligner sur 150 mètres. Pour gagner du temps, les entraineurs ont décidé de faire courir simultanément la catégorie « benjamins » sur 120 mètres et Vincent qui sera le seul « minime » sur 150 mètres, ses camarades d’entrainement ayant préféré courir le 80 mètres.
Une fois l’appel du starter lancé : « Messieurs, à vos marques ! », les automatismes de la compétition reprennent le dessus. Le vide se fait dans la tête des coureurs, les bruits extérieurs deviennent brouhaha et seul se détache au premier plan sonore les ordres du starter. « Prêts … ». Le corps jusque là ramassé et comprimé tel un ressort, s’étire et s’engage pour placer la ligne d’épaules en déséquilibre vers l’avant. La jambe de poussée écrase le bloc arrière et le bassin s’élève jusqu’à placer le dos à l’horizontale des épaules.
Ne plus bouger.
Une seconde d’immobilité durant laquelle on imagine que le monde entier retient son souffle. « Partez ! » semble dire la détonation du revolver pointé vers le ciel. Les chronométreurs déclenchent leurs chronos au petit nuage de fumée qui précède le coup de feu qui résonne dans le stade désert.
La cavalcade est lancée.
Chercher le déséquilibre avant, ne pas se relever trop tôt, laisser les jambes mouliner pour rattrapper l’avance du buste et des bras, laisser toute sa force exploser en labourant le sol meuble.
La situation est inhabituelle. La souffle des adversaires, le bruit sourd de leur foulée, devraient être là tout près, compagnons d’effort qui vous poussent en avant. Ce jour là, les adversaires ont trente mètres d’avance. Alors que, sitôt le départ effectué, ceux-ci abordent déjà la ligne droite, Vincent doit négocier la moitié d’un virage, course incurvée au cours de laquelle le placement des appuis et l’inclinaison du buste doivent être des plus précis. L’ecart est énorme, impossible à remonter sur une distance aussi courte.
Mais le corps lancé dans la poursuite ne réfléchit pas de façon rationnelle. Les automatismes du compétiteur le poussent à tendre tous ses muscles pour faire fondre la distance qui le sépare de ses devanceurs. Une folle poursuite s’engage. Le corps et le coeur n’auront pas de paix tant que les adversaires n’auront pas été rejetés en arrière.
A mesure que la foulée prend toute son amplitude, le pied griffe le sol de plus en plus brièvement, de moins en moins souvent, on volerait que cela ne serait pas étonnant. Concentré sur son effort afin de garder le corps bien en ligne pour le propulser toujours plus vite vers l’avant, les adversaires semblent des figurants dans un décor qui défile. En voici un, puis deux, relégués hors de vue. Le souffle expulsé bruyamment dans un bruit de locomotive semble entraîner tous les membres dans un ballet mécanique bien huilé et annoncer aux adversaires qu’il leur faut se ranger sur le côté et céder la place. Une sensation de bien-être envahit doucement tout le corps qui donne maintenant toute sa puissance. La ligne droite est avalée gloutonnement. C’est l’euphorie.
Plus qu’un lutin rouge et bleu qui gâche le paysage, là-bas à quelques mètres devant, dans le couloir 5. La foulée est ample et souple, le corps délié et relâché.
Ne pas se crisper dans l’effort, augmenter le tempo progressivement sans jamais se contracter.
La silhouette qui mène la course est toute proche maintenant, elle semble se désunir, brinqueballer, presque au bout du rouleau. Mais déjà l’arrivée s’annonce.
Non, pas possible d’échouer si près du but.
Dans un dernier effort, le dos se cambre et la foulée s’allonge encore, les genoux s’élèvent, les épaules se grandissent pour engloutir le jeune imprudent qui a osé s’aventurer le premier sur ces terres jamais foulées.
La grille d’arrivée se dessine au sol, ce sont les dix derniers mètres. Ça y est ! Le champs visuel est enfin dégagé de toute présence humaine. On voudrait suspendre le temps à ce moment précis. On est seul au monde. On nait seul au monde. La ligne se jette au cou du vainqueur et dédaigne ceux qui arriveront après. L’instant d’éternité, magique et fugace, précédant l’arrivée victorieuse, a déjà distillé son poison dans l’organisme du sprinter. A chaque course, il cherchera à retrouver cette sensation de plénitude, comme s’il habitait le monde à l’infini, comme si ses molécules formaient un grand tout avec l’Univers. Comme si l’Espace et le Temps étaient confondus, l’espace d’un instant.
Derrière la ligne d’arrivée, les coureurs hébétés comme des poissons sortis de l’eau ont les jambes lourdes, les muscles tétanisés par l’effort, le souffle court, le regard brouillé par l’asphyxie.
Emergeant peu à peu du brouillard, Vincent perçoit une agitation inhabituelle du côté de l’échelle des chronométreurs. Il faudra ce jour là pas mal d’attente pour connaître le verdict du chronomètre. Les coureurs vont se rhabiller, déjà la pluie reprend ses droits, l’éclaircie a été de courte durée. Dans le car qui emmène les athlètes vers leur hébergement, les entraineurs rassemblés à l’avant chuchotent comme des conspirateurs. A table, les messes basses continuent, comme si un secret passait de table en table. De temps en temps, des regards en coin se tournent vers Vincent et semblent le désigner comme coupable d’un méfait inavouable.
Au dessert, le verdict tomba. Un des entraineurs s’approcha et annonça à Vincent son chrono du matin. 16 secondes et 5 dixièmes. Cela ne signifiait pas grand chose pour lui, encore peu habitué à courir cette distance. Il avait eu d’excellentes sensations de vitesse, l’impression de tenir la distance à fond sans sentir ses jambes le lâcher dans les derniers mètres. « Tu as égalé le record de France Minimes » lâcha l’entraineur avec une satisfaction qui résonna comme une sentence.
A partir de ce jour là, subrepticement, les choses changèrent pour Vincent . Il était devenu une valeur côtée, un espoir dont on attendait la confirmation au grand jour, une pépite encore mal dégrossie mais qui délivrerait assurément son pesant de médailles et de satisfecit. Il valait 16 secondes 5 sur 150 mètres, donc l’année prochaine moins de 11 secondes au 100 mètres, et puis … Et certains seraient ivres de ces chiffres, au point d’en oublier de cultiver le plaisir brut et essentiel de la vitesse, de la course en tête, chevauchant au galop le troupeau des poursuivants. Certains n’hésiteraient pas à se livrer au sacrifice humain pour honorer le culte de la performance, pour grignoter ces précieux dixièmes, puis centièmes de secondes.
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