Ecrits Lapiz Lazulaires

Duels

3 juin 2007 · Laisser un commentaire

C’était au temps de l’école primaire. Celle-là s’appelait Pierre Curie, elle aurait tout aussi bien pu s’appeler Jean Jaurès ou Jules Ferry. Une fois par semaine, un vieux moniteur de gymnastique, M. Billemont, venait chercher notre classe afin de l’emmener vers le gymnase et le petit terrain de sport attenant. Après les exercices d’échauffement et d’assouplissements qu’il exécutait devant nous et que nous imitions tant bien que mal, venait la leçon de gymnastique, la partie de balle au prisonnier ou l’épreuve d’athlétisme.

M. Billemont proposait souvent aux élèves de se mesurer à la course sur la petite bande de cendrée longue d’une trentaine de mètres. Deux par deux, ils s’élançaient en prenant appui sur d’anciennes traverses de chemin de fer marquant le bout de la piste. Les enfants se donnaient le départ entre eux, les plus rapides laissant partir leurs camarades avec un peu d’avance, pour rééquilibrer le jeu et corser la difficulté. Le moniteur attendait en bout de piste et faisait office de juge, désignant le vainqueur lorsque les adversaires étaient difficiles à départager. Comme la majorité de ses camarades, Vincent aimait ces duels. Les garçons agés de 8-9 ans adorent se mesurer, se tester, se confronter … Pour beaucoup d’enfants médiocres en classe, c’était l’heure de la revanche. Le moment de la semaine où, en dehors des récréations, leur supériorité physique ou leur adresse leur permettaient enfin de briller au yeux de toute la classe.

Invariablement, la séance se terminait par une série de courses par élimination directe. A l’arrivée, l’enfant en seconde position était éliminé et contraint de s’asseoir derrière le moniteur, au niveau de la ligne d’arrivée. Les vainqueurs repartaient en marchant pour prendre un nouveau départ. A force d’enchainer les sprints, le jeu devenait une épreuve de résistance pour les derniers en lice, qui enchainaient les courses avant une récupération complète. Les affrontements étaient loyaux et cordiaux, les faux départs se réglaient à l’amiable et personne n’aurait imaginé tricher pour prendre l’avantage. Aucun d’entre eux ne doutait qu’il lui fût possible de l’emporter. Chacun s’engageait dans le défi de la course avec toute la sincérité et l’énergie dont est capable un enfant de cet âge, c’est à dire une force capable de soulever des montagnes, pour peu que les montagnes soient prêtes à jouer le jeu.

Vincent était toujours finaliste, soit aux côtés d’Etienne, un grand gaillard redoublant qui jouait au basket, ou de Pascal, un petit teigneux qui ferait plus tard les beaux jours du club de rugby local. Quelquefois, un outsider s’invitait dans ces duels au sommet, sans parvenir toutefois à bouleverser cette hiérarchie bien instituée. Le plus souvent, Vincent l’emportait. Toujours d’une courte tête, d’une foulée. La distance ne permettait pas de creuser des écarts importants et il se souciait uniquement d’arriver en tête. Peu importait de creuser l’écart. Pour garder de bonnes relations avec ses camarades, il valait mieux rester à leur portée. Etre le plus rapide, mais pas d’une façon insolente, ce qui aurait compromis sa bonne intégration dans la classe.
Cela finissait par devenir un rituel, au point qu’au mois de juin, pour marquer la fin de l’année et la fin des cours de gymnastique, ses camarades le portèrent en triomphe, comme le vainqueur d’un grand prix. Ces enfants qu’il venait de devancer et d’éliminer successivement, étaient les premiers à lui faire la fête, comme si le prestige du vainqueur rejaillissait un peu sur eux et donnait de l’éclat à leur défaite.

Lorsque Vincent débuta la pratique de l’athlétisme en club et disputa ses premières compétitions, c’est un peu cette ambiance là qu’il j’espérait retrouver. Mais il lui apparut après quelques temps que cet élan joyeux s’était perdu, que le chronomètre avait englouti le plaisir de la lutte, du corps à corps côte à côte séparé par une ligne. Que la conquête de l’universel, le culte de la meilleure performance, du record, avait balayé le plaisir enfantin de la confrontation relative, qui chaque jour rejouée, cimente un groupe, une communauté, par un jeu de forces agonistes qui entretiennent des liens de solidarité.

Catégories : Décathlon · Récits

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