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L’arbre de la Liberté

3 juin 2007 · Laisser un commentaire

Comme chaque été, je passais le mois de juillet chez ma grand-mère, dans le petit village de Haute-Marne où elle était née, s’était mariée et où la moitié de la rue principale abritait des membres de sa famille. Là-bas, on y arrivait après un interminable voyage, dans un train qui s’appelait « Le Dijonnais » et qu’on allait prendre en gare de Douai. Plusieurs fois il avait fait le voyage avec sa mère, et puis un jour, on l’avait déposé avec un paquet de sandwichs et une gourde de grenadine, dans un compartiment où un voyageur choisi sur sa bonne tête veillerait à ce qu’il arrive à bon port. Là-bas, c’était la campagne, celle-là même où sa mère avait passé son enfance, auprès de sa grand-mère à elle, pendant la guerre.

Aux alentours du 14 juillet, se déroulait la fête du village. Quelques stands de kermesse se disputaient l’attention des enfants et des familles venus en promenade dominicale : la grenouille, le chamboule-tout, les quilles, … Des jeux d’adresse pour tous les âges.
Le village comprenait une bande d’une quinzaine de gamins, garçons agés entre 9 et 12 ans, au sein de laquelle j’avais été admis par l’entremise de mon cousin François, mon ainé de 2 ans. Le jour de la fête, nous attendions tous le grand moment, celui du départ de la course à pied à laquelle nous allions tous participer.
Le parcours, que nous avions reconnu à vélo le matin même, était des plus simples : départ de la placette où se tenait la kermesse, courte ligne droite en terrain plat, longue descente en virages vers le cimetière, une nouvelle portion assez plane jusqu’au tilleul séculaire, « arbre de la Liberté » planté à la Révolution, et après avoir fait le tour du tilleul, retour par le même chemin. A vol d’adulte cela faisait une distance de 800 m, mais pour les enfants que nous étions, cette précision hectométrique ne signifiait absolument rien.

Nous avons posé nos vélos contre un muret et nous nous apprêtions pour le départ. Ici, pas d’échauffement ou d’exercices d’assouplissement, les enfants dans leurs jeux sont toujours prêts à démarrer au quart de tour. En short et en maillot, nous nous jaugeons les uns les autres. Celui-ci est bien maigrelet, celui-là bien trop rondouillard … Chacun pèse et soupèse ses chances. Nous nous bousculons en riant derrière la ligne tracée au sol, qui servira aussi de ligne d’arrivée.
PARTEZ ! Et voilà que nous nous élançons sous les cris et les exclamations.

Le départ est euphorique, emporté par mon enthousiasme je me trouve dans le peloton de tête avec des garçons plus âgés que moi et plus aguerris à l’effort d’endurance. En amorçant la descente, il me devient difficile de suivre les premiers. Plus grands que moi, leur foulée, amplifiée encore par la déclivité, domine largement mes petites enjambées.
En tentant malgré tout de m’accrocher, je me retrouve vite en sur-régime cardiaque et respiratoire. En bas de la descente, nous quittons les frondaisons qui nous abritaient et nous débouchons devant le cimetière en plein cagnard. L’éclat du soleil sur la poussière grisâtre du chemin, la chaleur qui semble soudain s’abattre sur nous comme un couvercle sur une casserole d’eau bouillante.
Voilà le tilleul qui apparaît là-bas, les premiers coureurs qui déjà l’atteignent et le contournent comme s’il jouaient à  cache-cache. De l’arrière, arrivent petit à petit les copains de la bande, qui ayant mieux géré leur effort, sont partis prudemment afin d’en garder sous le pied pour le retour. Ils me dépassent un à un, chacun à sa manière. Celui-ci ne m’a pas vu, celui-là arbore un sourire moqueur, tel autre échange une grimace de douleur mais me dépasse avec une facilité déconcertante , tel autre encore m’encourage de la voix et s’exhorte par là même à avancer.
Toute cette galerie de personnages défilent devant moi, me dépassent et s’échappent au loin, sans que je puisse les retenir, comme du sable qui s’écoule entre les doigts.

J’atteins enfin le tilleul majestueux, point de rendez-vous de notre bande et juge de paix de nos courses à vélo : « Le premier arrivé au tilleul … ».
J’ai envie de l’enlacer, comme un enfant qui coure pour sauter dans les bras de sa mère ; en finir avec cette brûlure qui m’envahit la poitrine et me désèche la gorge comme un vent du désert. Mais ce n’est plus un jeu enfantin que l’on peut abandonner au gré de sa fantaisie pour aller faire autre chose. C’est un rite initiatique, une épreuve imposée par les adultes pour entrer dans le monde des grands, une épreuve imposée par les pères pour entrer dans le monde des hommes.
Le parcours est une métaphore de la vie : l’engouement de l’enfance, l’emballement de la jeunesse, le doute au cap de la trentaine, le juge de paix de la quarantaine … et puis le chemin du retour où tout s’inverse.

Me voilà faisant une révolution autour de l’arbre de la Liberté, afin d’aborder la seconde moitié du parcours. Le soleil est maintenant dans mon dos et la chaleur me semble moins accablante. J’ai connu un passage à vide après la descente, dans ce long faux plat menant au tilleul. Maintenant, mon corps semble avoir trouvé un rythme qui lui convient mieux. Je cours pour moi-même sans me soucier des autres concurrents. Sont-ils devants ? Ou bien derrière ? Plus rien ne compte que de mettre un pied devant l’autre et avancer, avancer, aller au bout de cette fichue épreuve et en finir.

Mais voici que les pieds qui jusque là rebondissaient assez bien au sol semblent s’enliser, s’enfoncer. Me voilà cloué sur place. J’aborde la montée et mes jambes me lâchent. Leurs muscles se tétanisent après le premier raidillon qui attaque séchement après le premier virage. Les derniers concurrents m’ont rattrappé, nous sommes trois à fermer la marche, au sens propre du terme, puisque présentement notre progression se fait au ralenti, en nous tenant le côté. Nous sommes trois, mais chacun de nous est seul à porter le fardeau de son existence et nous ne pouvons nous donner la main pour nous entraider. Nous sommes chacun engagés dans une épreuve individuelle, une épreuve de volonté. Celui qui accepterait une aide extérieure, serait par là même soumis à la volonté de l’autre et perdrait à jamais la force et la liberté de disposer de lui-même.

La pente se fait plus douce et les flons-flons de la fête nous parviennent aux oreilles. Quelques spectateurs sont venus aux postes avancés, encourager les concurrents. Il nous faut repartir en courant tant bien que mal, pour finir la tête haute. Les derniers mètres se déroulent dans un brouillard et une confusion totale.

« Allez ! C’est bien … C’est bientôt fini … Plus que cinquante mètres … Vas-y à fond ! »

A fond ? Ils en ont de bonnes, je suis à fond … de cale.
Pourtant, le désir de l’autre est encore le plus fort, il me mène par le bout du nez. Pour ne pas décevoir mon entourage, je ne peux pas terminer dernier, alors je me lance dans un dernier sprint et « casse » le buste sur la ligne à la manière des sprinters. Avant-dernier. L’honneur de la famille est sauf.
Mais si je m’étais écouté, je serais resté collé au tilleul à écouter chanter le vent.

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Course poursuite

3 juin 2007 · Laisser un commentaire

La piste en cendrée sabloneuse portait encore la marque des rigoles d’eau qui s’étaient formées suite aux fortes pluies de la nuit précédente. Le sol était lourd, détrempé, et la lumière matinale de ce mois de février méridional parvenait difficilement à réchauffer l’humidité ambiante qui embuait le stade.
Pourtant le départ de la course était imminent et le moment était venu de quitter le survêtement moite de la transpiration de l’échauffement, pour affronter la fraicheur, en short échancré et maillot débardeur. Aussitôt exposé au froid, par réflexe, le corps s’active : sautillements, montées de genoux, saut groupé, accélérations sur quelques mètres, … Il s’agit de garder la sensation de chaleur dans les muscles, en particulier ceux des jambes, qui ne vont pas tarder à être durement sollicités.
La course qui va avoir lieu n’est pas une compétition officielle, mais un test au cours d’un stage hivernal. Après avoir passé automne et hiver à affuter sa préparation physique et technique, à enchainer les séries pour travailler le foncier, à soulever de la fonte, à répéter bondissements et montées d’escaliers, le moment était venu de prendre un premier chrono, dans des conditions proches de la compétition, c’est à dire avec starting-blocks, départ au pistolet et jury de chronométreurs expérimentés.
Il n’y a pas de pression, pas d’enjeu, pas de public. On est entre camarades de club, partenaires d’entrainement habituels. Mais le destin qui veille est venu apporter son grain de sel, mettant un peu de piquant d’une façon inattendue. Vincent va s’aligner sur 150 mètres. Pour gagner du temps, les entraineurs ont décidé de faire courir simultanément la catégorie « benjamins » sur 120 mètres et Vincent qui sera le seul « minime » sur 150 mètres, ses camarades d’entrainement ayant préféré courir le 80 mètres.
Une fois l’appel du starter lancé : « Messieurs, à vos marques ! », les automatismes de la compétition reprennent le dessus. Le vide se fait dans la tête des coureurs, les bruits extérieurs deviennent brouhaha et seul se détache au premier plan sonore les ordres du starter. « Prêts … ». Le corps jusque là ramassé et comprimé tel un ressort, s’étire et s’engage pour placer la ligne d’épaules en déséquilibre vers l’avant. La jambe de poussée écrase le bloc arrière et le bassin s’élève jusqu’à placer le dos à l’horizontale des épaules.

Ne plus bouger.

Une seconde d’immobilité durant laquelle on imagine que le monde entier retient son souffle. « Partez ! » semble dire la détonation du revolver pointé vers le ciel. Les chronométreurs déclenchent leurs chronos au petit nuage de fumée qui précède le coup de feu qui résonne dans le stade désert.
La cavalcade est lancée.

Chercher le déséquilibre avant, ne pas se relever trop tôt, laisser les jambes mouliner pour rattrapper l’avance du buste et des bras, laisser toute sa force exploser en labourant le sol meuble.

La situation est inhabituelle. La souffle des adversaires, le bruit sourd de leur foulée, devraient être là tout près, compagnons d’effort qui vous poussent en avant. Ce jour là, les adversaires ont trente mètres d’avance. Alors que, sitôt le départ effectué, ceux-ci abordent déjà la ligne droite, Vincent doit négocier la moitié d’un virage, course incurvée au cours de laquelle le placement des appuis et l’inclinaison du buste doivent être des plus précis. L’ecart est énorme, impossible à remonter sur une distance aussi courte.
Mais le corps lancé dans la poursuite ne réfléchit pas de façon rationnelle. Les automatismes du compétiteur le poussent à tendre tous ses muscles pour faire fondre la distance qui le sépare de ses devanceurs. Une folle poursuite s’engage. Le corps et le coeur n’auront pas de paix tant que les adversaires n’auront pas été rejetés en arrière.
A mesure que la foulée prend toute son amplitude, le pied griffe le sol de plus en plus brièvement, de moins en moins souvent, on volerait que cela ne serait pas étonnant. Concentré sur son effort afin de garder le corps bien en ligne pour le propulser toujours plus vite vers l’avant, les adversaires semblent des figurants dans un décor qui défile. En voici un, puis deux, relégués hors de vue. Le souffle expulsé bruyamment dans un bruit de locomotive semble entraîner tous les membres dans un ballet mécanique bien huilé et annoncer aux adversaires qu’il leur faut se ranger sur le côté et céder la place. Une sensation de bien-être envahit doucement tout le corps qui donne maintenant toute sa puissance. La ligne droite est avalée gloutonnement. C’est l’euphorie.
Plus qu’un lutin rouge et bleu qui gâche le paysage, là-bas à quelques mètres devant, dans le couloir 5. La foulée est ample et souple, le corps délié et relâché.

Ne pas se crisper dans l’effort, augmenter le tempo progressivement sans jamais se contracter.

La silhouette qui mène la course est toute proche maintenant, elle semble se désunir, brinqueballer, presque au bout du rouleau. Mais déjà l’arrivée s’annonce.

Non, pas possible d’échouer si près du but.

Dans un dernier effort, le dos se cambre et la foulée s’allonge encore, les genoux s’élèvent, les épaules se grandissent pour engloutir le jeune imprudent qui a osé s’aventurer le premier sur ces terres jamais foulées.
La grille d’arrivée se dessine au sol, ce sont les dix derniers mètres. Ça y est ! Le champs visuel est enfin dégagé de toute présence humaine. On voudrait suspendre le temps à ce moment précis. On est seul au monde. On nait seul au monde. La ligne se jette au cou du vainqueur et dédaigne ceux qui arriveront après. L’instant d’éternité, magique et fugace, précédant l’arrivée victorieuse, a déjà distillé son poison dans l’organisme du sprinter. A chaque course, il cherchera à retrouver cette sensation de plénitude, comme s’il habitait le monde à l’infini, comme si ses molécules formaient un grand tout avec l’Univers. Comme si l’Espace et le Temps étaient confondus, l’espace d’un instant.
Derrière la ligne d’arrivée, les coureurs hébétés comme des poissons sortis de l’eau ont les jambes lourdes, les muscles tétanisés par l’effort, le souffle court, le regard brouillé par l’asphyxie.

Emergeant peu à peu du brouillard, Vincent perçoit une agitation inhabituelle du côté de l’échelle des chronométreurs. Il faudra ce jour là pas mal d’attente pour connaître le verdict du chronomètre. Les coureurs vont se rhabiller, déjà la pluie reprend ses droits, l’éclaircie a été de courte durée. Dans le car qui emmène les athlètes vers leur hébergement, les entraineurs rassemblés à l’avant chuchotent comme des conspirateurs. A table, les messes basses continuent, comme si un secret passait de table en table. De temps en temps, des regards en coin se tournent vers Vincent et semblent le désigner comme coupable d’un méfait inavouable.
Au dessert, le verdict tomba. Un des entraineurs s’approcha et annonça à Vincent son chrono du matin. 16 secondes et 5 dixièmes. Cela ne signifiait pas grand chose pour lui, encore peu habitué à courir cette distance. Il avait eu d’excellentes sensations de vitesse, l’impression de tenir la distance à fond sans sentir ses jambes le lâcher dans les derniers mètres. « Tu as égalé le record de France Minimes » lâcha l’entraineur avec une satisfaction qui résonna comme une sentence.
A partir de ce jour là, subrepticement, les choses changèrent pour Vincent . Il était devenu une valeur côtée, un espoir dont on attendait la confirmation au grand jour, une pépite encore mal dégrossie mais qui délivrerait assurément son pesant de médailles et de satisfecit. Il valait 16 secondes 5 sur 150 mètres, donc l’année prochaine moins de 11 secondes au 100 mètres, et puis … Et certains seraient ivres de ces chiffres, au point d’en oublier de cultiver le plaisir brut et essentiel de la vitesse, de la course en tête, chevauchant au galop le troupeau des poursuivants. Certains n’hésiteraient pas à se livrer au sacrifice humain pour honorer le culte de la performance, pour grignoter ces précieux dixièmes, puis centièmes de secondes.

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Duels

3 juin 2007 · Laisser un commentaire

C’était au temps de l’école primaire. Celle-là s’appelait Pierre Curie, elle aurait tout aussi bien pu s’appeler Jean Jaurès ou Jules Ferry. Une fois par semaine, un vieux moniteur de gymnastique, M. Billemont, venait chercher notre classe afin de l’emmener vers le gymnase et le petit terrain de sport attenant. Après les exercices d’échauffement et d’assouplissements qu’il exécutait devant nous et que nous imitions tant bien que mal, venait la leçon de gymnastique, la partie de balle au prisonnier ou l’épreuve d’athlétisme.

M. Billemont proposait souvent aux élèves de se mesurer à la course sur la petite bande de cendrée longue d’une trentaine de mètres. Deux par deux, ils s’élançaient en prenant appui sur d’anciennes traverses de chemin de fer marquant le bout de la piste. Les enfants se donnaient le départ entre eux, les plus rapides laissant partir leurs camarades avec un peu d’avance, pour rééquilibrer le jeu et corser la difficulté. Le moniteur attendait en bout de piste et faisait office de juge, désignant le vainqueur lorsque les adversaires étaient difficiles à départager. Comme la majorité de ses camarades, Vincent aimait ces duels. Les garçons agés de 8-9 ans adorent se mesurer, se tester, se confronter … Pour beaucoup d’enfants médiocres en classe, c’était l’heure de la revanche. Le moment de la semaine où, en dehors des récréations, leur supériorité physique ou leur adresse leur permettaient enfin de briller au yeux de toute la classe.

Invariablement, la séance se terminait par une série de courses par élimination directe. A l’arrivée, l’enfant en seconde position était éliminé et contraint de s’asseoir derrière le moniteur, au niveau de la ligne d’arrivée. Les vainqueurs repartaient en marchant pour prendre un nouveau départ. A force d’enchainer les sprints, le jeu devenait une épreuve de résistance pour les derniers en lice, qui enchainaient les courses avant une récupération complète. Les affrontements étaient loyaux et cordiaux, les faux départs se réglaient à l’amiable et personne n’aurait imaginé tricher pour prendre l’avantage. Aucun d’entre eux ne doutait qu’il lui fût possible de l’emporter. Chacun s’engageait dans le défi de la course avec toute la sincérité et l’énergie dont est capable un enfant de cet âge, c’est à dire une force capable de soulever des montagnes, pour peu que les montagnes soient prêtes à jouer le jeu.

Vincent était toujours finaliste, soit aux côtés d’Etienne, un grand gaillard redoublant qui jouait au basket, ou de Pascal, un petit teigneux qui ferait plus tard les beaux jours du club de rugby local. Quelquefois, un outsider s’invitait dans ces duels au sommet, sans parvenir toutefois à bouleverser cette hiérarchie bien instituée. Le plus souvent, Vincent l’emportait. Toujours d’une courte tête, d’une foulée. La distance ne permettait pas de creuser des écarts importants et il se souciait uniquement d’arriver en tête. Peu importait de creuser l’écart. Pour garder de bonnes relations avec ses camarades, il valait mieux rester à leur portée. Etre le plus rapide, mais pas d’une façon insolente, ce qui aurait compromis sa bonne intégration dans la classe.
Cela finissait par devenir un rituel, au point qu’au mois de juin, pour marquer la fin de l’année et la fin des cours de gymnastique, ses camarades le portèrent en triomphe, comme le vainqueur d’un grand prix. Ces enfants qu’il venait de devancer et d’éliminer successivement, étaient les premiers à lui faire la fête, comme si le prestige du vainqueur rejaillissait un peu sur eux et donnait de l’éclat à leur défaite.

Lorsque Vincent débuta la pratique de l’athlétisme en club et disputa ses premières compétitions, c’est un peu cette ambiance là qu’il j’espérait retrouver. Mais il lui apparut après quelques temps que cet élan joyeux s’était perdu, que le chronomètre avait englouti le plaisir de la lutte, du corps à corps côte à côte séparé par une ligne. Que la conquête de l’universel, le culte de la meilleure performance, du record, avait balayé le plaisir enfantin de la confrontation relative, qui chaque jour rejouée, cimente un groupe, une communauté, par un jeu de forces agonistes qui entretiennent des liens de solidarité.

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Le vertige

30 mai 2007 · Laisser un commentaire

Le coup de sifflet déchire l’atmosphère glaciale du vieux gymnase ordonnant aux corps maigrelets de se mettre en ordre et en mouvement, au rythme du pas gymnique. C’est le signal indiquant la rotation et les groupes d’enfants répartis aux différents agrès changent d’appareils.

Je quitte les exercices au sol pour rejoindre les cinq cordes qui tombent des sous-pentes, ondulant mollement tels des serpents assoupis. Il faut se saisir de la corde à bout de bras, sauter et essayer de la coincer à l’aide des jambes et des pieds. Ceux qui parviennent à bloquer la corde entre la maléole d’un pied et la voute plantaire de l’autre, ont des chances de réussir l’ascension. Le relief de la corde s’enfonce dans mes chairs à travers les fines socquettes. Déjà la prise glisse, il faut vite déplacer les mains l’une après l’autre vers le haut, comme des anneaux le long d’une tringle. Tirer sur les bras comme un sonneur de cloche, sauf que ce n’est pas la corde qui descend, mais les fesses qui s’élevent vers les sommets. A la façon des chenilles progressant sur une tige, pieds et mains tachant de faire ventouse tant bien que mal, les enfants montent vers le ciel comme des ballons.
Lorsque la prise de pieds glisse, le corps se crispe, les cuisses tentent d’enserrer la liane et s’enflamment à son contact, bras et épaules se tétanisent dans leurs efforts conjugués pour éviter de retomber dans la fosse aux crocodiles. A trois mètres du sol, la vaste verrière semble répercuter au loin des cris de perroquets et de singes hurleurs. L’altitude est un dépaysement total.

Le corps a trouvé son rythme et semble se couler avec fluidité autour de cette tige torsadée. La tête renversée en arrière, les yeux sont rivés sur le ruban jaune qui indique la hauteur des cinq mètres. Encore trois brassées. La paume des mains chauffe. La main droite se hisse, puis la gauche. Une franche traction, le bassin chaloupe. La pince des pieds est bonne, il faut en profiter. Plus que deux. Dans un élan impérieux, le corps retient sa respiration et se jette dans la dernière ascension. Le geste cafouille, la progression est cahotique, mais au prix d’un mano à mano laborieux, la main droite touche au but. Le corps tout entier tendu par l’effort, enserre la corde, tel le lierre un tronc d’arbre. Les joues viennent se coller contre les mains et le regard, jusque là tendu vers les poutrelles métalliques du gymnase, plonge vers le bas.
Le sol semble s’être soudain dérobé sous mes pieds et repose au fond d’un gouffre. Des silhouettes minuscules s’agitent là en bas et font tanguer le décor que je croyais pourtant bien arrimé. Un frisson parcourt le corps, le ventre gargouille, les fesses se rétractent et un picotement partant de l’anus diffuse vers le sexe qui entre en érection. Le corps pris de vertige se fige comme s’il voulait devenir objet. Le regard tente de se raccrocher aux cimaises qui ont jusque là si bien guidé la montée. Mais le plafond se met lui aussi à ondoyer comme le sol et se fait fuyant. L’oeil vient se river sur les mains qui agrippent la marque jaune pour conjurer le malaise qui m’envahit, incapable que je suis de monter ou descendre. Le sang claque dans les tempes et mon coeur semble s’accélérer sous le coup de l’émotion. C’est la panique. Je ne me suis jamais senti aussi seul au monde, suspendu entre ciel et terre. Des gouttes de transpiration ruissellent dans mon cou, le long de mon dos.

C’est alors que le coup de sifflet retentit. Impérieux et inquisiteur. Mes camarades m’appellent et m’enjoignent de descendre. Déjà certains font mine d’aller rejoindre le saut de cheval. Et ce qui semblait encore impossible quelques secondes auparavant se produit. Relachant son étreinte, le corps s’allanguit et s’allonge vers le bas, glissant le long de la corde comme sur un tobbogan. Comme obéissant à une peur encore plus grande que celle du vide, celle de se faire réprimander, j’entreprend un descente précipitée. Les bras tentent comme ils peuvent de retenir la chute accélérée et l’intérieur des cuisses n’est qu’une brûlure qui va en s’échauffant davantage. C’est au tour des mains de flancher et d’y laisser leur peau. Le sol est assez près maintenant pour pouvoir tout lâcher et se laisser tomber sur les tapis-mousse. Le choc violent de la réception mal contrôlée se propage dans la colonne vertébrale et vient secouer encore davantage les tempes battantes. Ouf ! C’est fini.

Un sentiment de soulagement m’enveloppe, diffusant une sensation de bien être euphorisante qui fait immédiatement baisser la tension. Me voilà rendu à la vie, à la terre ferme. Le vertige qui me tenait prisonnier là-haut, m’a libéré sur parole. Liberté conditionnelle. Lorsqu’on a goûté à cette sensation étonnante où le plaisir se mèle à la peur, où l’on a l’impression de vivre les minutes et les secondes plus intensément, on veut y retourner. On sait instantanément et profondément qu’on n’aura de cesse toute sa vie de retrouver cette émotion intense, comme un oiseau migrateur habité par l’idée du voyage et qui ne peut se résoudre à devenir sédentaire, malgré les risques encourus lors du grand pélerinage.

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Vas, cours, vole … et me venge !

7 mai 2007 · Laisser un commentaire

 Courir – vite – très vite – plus vite.
Courir à en perdre haleine, courir à en perdre la raison. Prendre ses jambes à son cou. Courir comme un dératé. Courir ventre à terre. Rien ne sert de courir… il faut juste arriver à point !

Dans la cour de récréation de l’école primaire, les réputations se font et se défont. Stéphane est le plus adroit aux billes, Frédéric le plus fort à la bagarre, Pascal est le chouchou des filles…

J’étais le plus rapide à la course. Cette hiérarchie jamais écrite, ne faisait l’objet d’aucun concours officiel, ne mobilisait aucun jury. Mais chaque jour où nous jouions aux « gendarmes et aux voleurs », au « loup », à « chat perché », elle se vérifiait. Dans les duels singuliers, dans les courses poursuites interminables qui occupaient nos récréations, chaque jour nous éprouvions nos forces respectives. Chaque jour certains savouraient intimement le plaisir d’avoir rattrappé untel ou untel à la course, accédant ainsi au cercle restreint des enfants les plus véloces.

Le privilège de ceux-ci était, outre l’honneur d’être souvent désignés capitaine d’équipe, de se laisser attrapper de temps en temps, le plus souvent par un camarade qu’ils appréciaient, ce qui valait au poursuivant une joie non feinte et un prestige éphémère.

 

Une de ces parties de « gendarmes… » est restée gravée dans ma mémoire. J’étais dans l’équipe des voleurs. La partie touchait à sa fin car notre situation était désespérée. Lors de notre dernière sortie hors du camp matérialisé par un cercle tracé à la craie, nous n’étions déjà plus que trois. Nous nous étions élancés le coeur battant, chacun dans une direction afin de faire diversion et de tenter de diviser les forces de nos poursuivants. Il fallait parvenir à l’autre extrémité de la cour, sans être touché afin de libérer la chaine de nos camarades retenus prisonniers. Toutes nos tentatives avaient échouées, les chances de réussir s’amenuisaient à mesure qu’à chaque capture, le surnombre des « gendarmes » augmentait.

 

Mais cette nouvelle tentative tourna au fiasco. Christophe, en prenant un virage trop serré, heurta un groupe de filles qui jouaient à l’élastique. Hervé trébucha en tentant le tout pour le tout dans une figure acrobatique pour esquiver deux poursuivants qui tentaient de le prendre en tenaille. Je parvins à rentrer au camp tant bien que mal me mettre à l’abri. Il fallait bien se rendre à l’évidence, j’étais le seul rescapé.

L’équipe adverse s’apprêtait à sonner l’hallali. Les visages affichaient déjà la satisfaction d’une victoire qui ne faisait plus de doute. Les propos se faisaient arrogants, les invectives intimidantes, voire insolentes : « Vas-y ! Qu’est-ce que tu attends ? Sors … si tu peux ! » « Tu fais moins le malin maintenant… ».

 

Dans sa hâte d’en finir, l’équipe des « gendarmes » avait abandonné la défense de champs qui lui avait si bien réussi et ils s’étaient agglutinés devant le camp des voleurs, pour participer à la curée. Ils formaient une ligne de défense difficile à franchir, tant les intervalles étaient courts. Après quelques feintes de départ d’un côté puis de l’autre, je m’élançais en mettant dans le vent deux adversaires aux avant-postes et je prenais de la vitesse en longeant leur ligne de défense tout en cherchant le maillon faible. Cette fois-ci, il n’y avait pas le droit à l’erreur, il n’y aurait pas de seconde chance. La première attaque dans la ligne devait être décisive et faire la différence. J’avais repéré où j’allais passer, là-bas, entre Paul et José, qui ne s’entendaient pas et se rejetteraient mutuellement la faute. Mais d’abord, faire diversion. Engager le regard, la tête et le corps en direction d’un autre point de la défense. Foncer là-bas d’une façon telle, sincère et désespérée, que le rideau de poursuivants viendrait se rabattre comme un filet pour capturer la proie. Mais alors, au dernier moment, sans même un mouvement de tête qui aurait trahi le changement de direction brutal, renverser la vapeur, dissocier le jeu des jambes de celui du tronc, et obliquer dans sa course pour aller prendre l’intervalle entre les écoliers ennemis. Dernière feinte pour rassurer Paul en lui faisant croire que c’est José qui devra aller au contact, et puis une-deux, l’esquive finale, Paul surpris essaye de réagir, mais déjà ses doigts se referment dans le vide.

 

Et puis d’un coup, l’appel du large, le souffle des grands espaces.

Courir le nez au vent, comme un premier de cordée qui ouvre une nouvelle voie, comme un aventurier qui foule une terre promise. Lancer ses bras vers l’avant, tirer sur les coudes, monter les genoux pour allonger la foulée. L’espace d’un instant, le temps se distord, les secondes deviennent fragments d’éternité, suspendus comme la foulée au bon vouloir des forces de gravité. L’imagination se prend à espérer que si l’on pouvait aller encore plus vite, on léviterait …

Se grandir encore, pour avaler tout cet espace ouvert, ce champs laissé libre par des adversaires présomptueux et trop sûrs de leur succès. Mais le souffle haché de la meute des poursuivants qui se rapproche, oblige à reprendre contact avec le réel et le sol qui le matérialise.

 

Là-bas, au bout de l’horizon qui se rapproche à foulées goulues, les camarades « voleurs » hurlent et trépignent d’excitation. Ils s’apprêtaient résignés à terminer la partie sur un échec retentissant et voici que l’incroyable est arrivé. Seul contre tous, voici le dernier des voleurs, qui ne court pas, non ! Qui vole pour les délivrer ! Les enfants enchainés par des paumes moites qui se pressent les unes les autres, ne croyant pas leur chance, amorcent une vague qui ondule et serpente pour établir le contact avec l’émissaire de la liberté. L’unique défenseur resté pour garder la prison, arbore un genou couronné et encore douloureux, qui ne lui laisse aucune chance à la poursuite.

 

Mais il n’est plus question de poursuite. Le but est atteint. Je cherche un point de contact avec la chaine humaine et une fois décidé, je fonce dessus délibéremment.Il n’est plus question de slalomer, mes poursuivants me talonnent de trop près. Le défenseur s’interpose tel un gardien de but pour me capturer, mais déjà ma main a tapé dans la main du dernier chaînon humain, libérant du même coup tous les prisonniers qui s’égayent en criant dans toutes les directions. La cloche sonne la fin de la récréation et salue un succès qui restera dans les mémoires. C’est ainsi que se bâtissent les réputations dans les cours de récréation.

 

Voleurs et gendarmes rentrent dans le rang et s’en vont conjuguer le verbe Vouloir à tous les temps de l’indicatif.

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Le dernier à sauter

7 mai 2007 · Laisser un commentaire

 

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les cours de gymnastique.

La corde qui vous brûle les cuisses quand vous grimpez. Les vestiaires qui sentent la sueur et l’embrocation. Les tapis de mousse qui soulèvent un nuage de poussière lorsqu’on les empile dans un coin du gymnase. Les poteaux de saut en hauteur qu’on fait rouler sur leur base circulaire en fonte pour les disposer près de l’aire de saut.

Vers l’âge de 10 ans, ces poteaux m’intriguaient. J’aimais suivre les graduations portées sur le bois dans un lettrage précis mais rudimentaire. De cinq en cinq, les centimètres s’élevaient vers le ciel ou la voute métallique du gymnase, selon les saisons. Un fil élastique de couleur rouge venait ceinturer les poteaux et tendre dans l’intervalle un défi à franchir.

Commençait alors le défilé des élèves. Rangés en file indienne à quelques pas du sautoir, se serrant et se bousculant, ils jaugeaient l’obstacle d’un coup d’oeil, tantôt décidé, tantôt apeuré, et s’élançaient crânement vers leur destinée. S’ils réussissaient, le moniteur désignait un côté derrière le tapis où ils allaient s’asseoir en compagnie des autres heureux vainqueurs qui se congratulaient en chahutant. S’ils échouaient, s’ils heurtaient le fil d’une jambe ramenée trop lentement, il leur fallait tenter de nouveau leur chance, puis en cas d’échec répété, aller s’asseoir derrière le tapis, du côté opposé aux vainqueurs : du côté des spectateurs.

Car le jeu est cruel, ceux qui ne franchissent pas l’obstacle sont éliminés et restent assis à regarder la fin du concours. De cinq en cinq, l’élastique élève son étreinte le long du poteau, délivrant les uns de l’angoisse de rater, redoublant chez les autres l’excitation de l’épreuve.

Dans les rangs maintenant clairsemés, on prend davantage son temps avant chaque saut. On mesure l’enjeu, on soupèse les conséquences de l’échec : échouer si près du but. Le but, pour les amateurs de performance, c’est de battre son record personnel, aller là où l’on est jamais allé, au delà des 1m15 ou 1m20 qui barraient jusqu’à présent leur horizon. Pour les compétiteurs, le but c’est de rester le dernier debout, tel le gladiateur survivant dans l’arène.

J’aimais par dessus tout disputer le round final, lorsqu’il reste deux ou trois concurrents, encouragés par le reste de leurs camarades déjà éliminés. Comme je faisais partie de la minorité d’enfants prenant leur appel du pied droit, j’étais le plus souvent seul à gauche du sautoir, en face de la file de mes camarades encore en lice. Seul contre tous. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été le dernier à sauter.

A cette époque, le record du monde était de 2m30, détenu par l’américain Dwight Stones. A la fin du concours, il m’arrivait souvent d’examiner les poteaux de plus près. Sur les plus grands, les graduations s’arrêtaient à 1m95, laissant deviner que le poteau culminait à 2 mètres. Pour l’enfant de 10 ans que j’étais, sauter plus de 2 mètres, c’était comme toucher le ciel.

Comment pouvait-on sauter 2m30 alors que les poteaux les plus grands mesuraient seulement 2 mètres ? Il devait y avoir des poteaux de 2m50… Oui, mais alors comment pouvait-on les transporter et les ranger dans un gymnase, alors que nous arrivions déjà difficilement à manoeuvrer les notres ?

Ces questions d’enfant me sont revenues en mémoire quelques 10 ans plus tard, par un dimanche de printemps. Ce jour là, j’ai franchi pour la seule et unique fois, une barre placée à 2 mètres. C’était une compétition interclubs régionale, dans laquelle le classement s’établissait à la place et non à la performance. Pour marquer le maximum de points pour l’équipe, il fallait terminer premier.

Ce jour là, j’ai battu mon record personnel, parce qu’il fallait franchir cette barre pour remporter le concours et faire gagner mon équipe, parce que je réalisais ainsi un rêve d’enfant … mais aussi pour le plaisir secret et enfantin de rester seul en lice… le dernier à sauter.

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