Comme chaque été, je passais le mois de juillet chez ma grand-mère, dans le petit village de Haute-Marne où elle était née, s’était mariée et où la moitié de la rue principale abritait des membres de sa famille. Là-bas, on y arrivait après un interminable voyage, dans un train qui s’appelait « Le Dijonnais » et qu’on allait prendre en gare de Douai. Plusieurs fois il avait fait le voyage avec sa mère, et puis un jour, on l’avait déposé avec un paquet de sandwichs et une gourde de grenadine, dans un compartiment où un voyageur choisi sur sa bonne tête veillerait à ce qu’il arrive à bon port. Là-bas, c’était la campagne, celle-là même où sa mère avait passé son enfance, auprès de sa grand-mère à elle, pendant la guerre.
Aux alentours du 14 juillet, se déroulait la fête du village. Quelques stands de kermesse se disputaient l’attention des enfants et des familles venus en promenade dominicale : la grenouille, le chamboule-tout, les quilles, … Des jeux d’adresse pour tous les âges.
Le village comprenait une bande d’une quinzaine de gamins, garçons agés entre 9 et 12 ans, au sein de laquelle j’avais été admis par l’entremise de mon cousin François, mon ainé de 2 ans. Le jour de la fête, nous attendions tous le grand moment, celui du départ de la course à pied à laquelle nous allions tous participer.
Le parcours, que nous avions reconnu à vélo le matin même, était des plus simples : départ de la placette où se tenait la kermesse, courte ligne droite en terrain plat, longue descente en virages vers le cimetière, une nouvelle portion assez plane jusqu’au tilleul séculaire, « arbre de la Liberté » planté à la Révolution, et après avoir fait le tour du tilleul, retour par le même chemin. A vol d’adulte cela faisait une distance de 800 m, mais pour les enfants que nous étions, cette précision hectométrique ne signifiait absolument rien.
Nous avons posé nos vélos contre un muret et nous nous apprêtions pour le départ. Ici, pas d’échauffement ou d’exercices d’assouplissement, les enfants dans leurs jeux sont toujours prêts à démarrer au quart de tour. En short et en maillot, nous nous jaugeons les uns les autres. Celui-ci est bien maigrelet, celui-là bien trop rondouillard … Chacun pèse et soupèse ses chances. Nous nous bousculons en riant derrière la ligne tracée au sol, qui servira aussi de ligne d’arrivée.
PARTEZ ! Et voilà que nous nous élançons sous les cris et les exclamations.
Le départ est euphorique, emporté par mon enthousiasme je me trouve dans le peloton de tête avec des garçons plus âgés que moi et plus aguerris à l’effort d’endurance. En amorçant la descente, il me devient difficile de suivre les premiers. Plus grands que moi, leur foulée, amplifiée encore par la déclivité, domine largement mes petites enjambées.
En tentant malgré tout de m’accrocher, je me retrouve vite en sur-régime cardiaque et respiratoire. En bas de la descente, nous quittons les frondaisons qui nous abritaient et nous débouchons devant le cimetière en plein cagnard. L’éclat du soleil sur la poussière grisâtre du chemin, la chaleur qui semble soudain s’abattre sur nous comme un couvercle sur une casserole d’eau bouillante.
Voilà le tilleul qui apparaît là-bas, les premiers coureurs qui déjà l’atteignent et le contournent comme s’il jouaient à cache-cache. De l’arrière, arrivent petit à petit les copains de la bande, qui ayant mieux géré leur effort, sont partis prudemment afin d’en garder sous le pied pour le retour. Ils me dépassent un à un, chacun à sa manière. Celui-ci ne m’a pas vu, celui-là arbore un sourire moqueur, tel autre échange une grimace de douleur mais me dépasse avec une facilité déconcertante , tel autre encore m’encourage de la voix et s’exhorte par là même à avancer.
Toute cette galerie de personnages défilent devant moi, me dépassent et s’échappent au loin, sans que je puisse les retenir, comme du sable qui s’écoule entre les doigts.
J’atteins enfin le tilleul majestueux, point de rendez-vous de notre bande et juge de paix de nos courses à vélo : « Le premier arrivé au tilleul … ».
J’ai envie de l’enlacer, comme un enfant qui coure pour sauter dans les bras de sa mère ; en finir avec cette brûlure qui m’envahit la poitrine et me désèche la gorge comme un vent du désert. Mais ce n’est plus un jeu enfantin que l’on peut abandonner au gré de sa fantaisie pour aller faire autre chose. C’est un rite initiatique, une épreuve imposée par les adultes pour entrer dans le monde des grands, une épreuve imposée par les pères pour entrer dans le monde des hommes.
Le parcours est une métaphore de la vie : l’engouement de l’enfance, l’emballement de la jeunesse, le doute au cap de la trentaine, le juge de paix de la quarantaine … et puis le chemin du retour où tout s’inverse.
Me voilà faisant une révolution autour de l’arbre de la Liberté, afin d’aborder la seconde moitié du parcours. Le soleil est maintenant dans mon dos et la chaleur me semble moins accablante. J’ai connu un passage à vide après la descente, dans ce long faux plat menant au tilleul. Maintenant, mon corps semble avoir trouvé un rythme qui lui convient mieux. Je cours pour moi-même sans me soucier des autres concurrents. Sont-ils devants ? Ou bien derrière ? Plus rien ne compte que de mettre un pied devant l’autre et avancer, avancer, aller au bout de cette fichue épreuve et en finir.
Mais voici que les pieds qui jusque là rebondissaient assez bien au sol semblent s’enliser, s’enfoncer. Me voilà cloué sur place. J’aborde la montée et mes jambes me lâchent. Leurs muscles se tétanisent après le premier raidillon qui attaque séchement après le premier virage. Les derniers concurrents m’ont rattrappé, nous sommes trois à fermer la marche, au sens propre du terme, puisque présentement notre progression se fait au ralenti, en nous tenant le côté. Nous sommes trois, mais chacun de nous est seul à porter le fardeau de son existence et nous ne pouvons nous donner la main pour nous entraider. Nous sommes chacun engagés dans une épreuve individuelle, une épreuve de volonté. Celui qui accepterait une aide extérieure, serait par là même soumis à la volonté de l’autre et perdrait à jamais la force et la liberté de disposer de lui-même.
La pente se fait plus douce et les flons-flons de la fête nous parviennent aux oreilles. Quelques spectateurs sont venus aux postes avancés, encourager les concurrents. Il nous faut repartir en courant tant bien que mal, pour finir la tête haute. Les derniers mètres se déroulent dans un brouillard et une confusion totale.
« Allez ! C’est bien … C’est bientôt fini … Plus que cinquante mètres … Vas-y à fond ! »
A fond ? Ils en ont de bonnes, je suis à fond … de cale.
Pourtant, le désir de l’autre est encore le plus fort, il me mène par le bout du nez. Pour ne pas décevoir mon entourage, je ne peux pas terminer dernier, alors je me lance dans un dernier sprint et « casse » le buste sur la ligne à la manière des sprinters. Avant-dernier. L’honneur de la famille est sauf.
Mais si je m’étais écouté, je serais resté collé au tilleul à écouter chanter le vent.